Textes

Oeuvre de François Trocquet

Les maisons qui franchissent la barre – Texte de Arnaud Le Marchand socio-économiste à l’Université du Havre

Le travail de François Trocquet pourrait passer à priori pour non-documentaire : Les maisons de François Trocquet franchissent la barre, sortent des villes, passent au loin - Toutes ces maisons presque abstraites lorsqu’elles s’en vont, toutes ces maisons émeuvent comme si elles étaient autre chose, et pas seulement des maisons qui vont et qui viennent. Ces maisons dessinées que personne n’habite, nous les avons vues sur nos écrans, en Espagne, à Détroit, en Chine, partout où la décennie perdue a commencé son œuvre. François Trocquet qui a longtemps entassé des meubles, et dessiné des remises, regarde de prés les show-rooms, qui ne seront jamais habités, tout comme l’écosystème censé l ;es contenir. Il dresse le catalogue de notre fébrile avarice, à partir des captures d’écran désert.

Puis viennent, dessinées d’en bas, des cabanes, des hautes murailles de plaques en béton, des voies, des interstices, dessinées de l’intérieur, en descendant d’impraticables échelles, où l’on renifle la trace travellers et punk - François Trocquet trace un paysage traveller, itinérant, post Etat-providence . Les maisons dessinées évoquent la même nostalgie et la même fièvre, de villes qui quittent la ville, qui quittent le péri-urbain, comme ses cabanes ou ses caravanes. Or François Trocquet ne bouge pas , ou peu, il ne vit pas dans un camion, n’erre pas de festivals en emploi saisonniers. Toute cette subtile séduction de la route et de la sobriété assumée s’infiltre jusqu’à lui sans qu’il pense aux voyages.

Les personnes, vue de dos, comme dans les photographies de Walker Evans, contemplent les lignes des côtes lointaines, écrasées par l’horizon, sont en route elles aussi, vers un imaginaire à réinventer. Les solitudes et les communautés travellers, s’étendent, comme quand à certains moments, sous l’effet d’une réminiscence de l’école. Nous pensons aux vacances. Les sensations du zappeur l’informent sur le monde, elles sont une caravane abandonnée, dans une des innombrables séries Tv par lesquelles l’écho du monde parvient. Le ressenti devant les écrans, sans avoir besoin d’arpenter les territoires, permet de comprendre l’évidence de ce monde d’habitat précaire. Une image de la série Treme fournit le thème du dessin illustrant la pochette du groupe Dick Vodoo, parce que les conséquences de Katrina n’étaient qu’un prélude, une répétition générale.

De vieux souvenirs cinématographiques viennent alors hanter ces paysages, il y a longtemps que le cinéma participe à la production des rêves, le cinéma américain qui a contribué au peuplement des villes américaines, peuple ces maisons sorties de l’histoire, comme tous les autres jouets, trains, fusées, etc qui témoignent de ce que fut la modernité.

Les dessins de François Trocquet montrent comment ils recomposent hors de nous, nos vies intérieures. La caravane de l’intermittent du spectacle, aux mêmes titres que les cordages du théatre, les cheminées des usines, les hélices des navires, les flammes et les soupapes des raffineries, ou les collecteurs des eaux publiques dégringolent en vrac, comme un tiroir renversé sur le décor. Le lien, qui unit au dehors par l’esthétique, est pourvoyeur de métaphores, d’images et de littérature, L’outil de François Trocquet, un unique stylo-bille Pilot, et les blancs qui sont ceux du papier, conjurent l’anxiété du regardeur. Parce que, littéralement, le réseau de nos nerfs est un filet qui sèche sur l’écran, et la collecte devient une écriture.

Arnaud Le Marchand socio- économiste à l'Université du Havre

Texte de Maxime Maillard

Il arrive à de très rares occasions de pénétrer dans un lieu, pourtant inconnu, qui nous paraisse d’une familiarité particulière. Ma rencontre avec l’univers de François Trocquet fut l’une de ses rares fois.

Au milieu de ses œuvres, submergé par elles, je me trouvais physiquement happé par son travail, et tous les murs, le mobilier, enfin tous les supports sur lesquels elles reposaient se serraient tout autour de moi, devenant comme une continuité de mon propre corps. Les sujets, presque ordinaires, m’ont rendu l’œuvre familière et, propices à l’appropriation, réinventaient et créaient mes souvenirs. Des souvenirs que l’on pense avoir, ceux dont on est certain, ceux que l’artiste a créé pour nous, tous, comme un écho entre les tempes, les ondulations d’une pierre qu’on jette dans l’eau, la balle contre le mur.. Tous, tous se heurtent, se heurtent et jamais ne cèdent.

Ses œuvres résonnent, tous leurs traits, tout leur réseau d’encre, glissent les unes vers les autres, s’auto-référencent, vont glaner chez leur voisine, et tissent entre elles un lien solide qui, quand on s’y retrouve pris, nous fait vibrer comme la proie au centre de la toile d’une araignée. Tout y est densité : quantitative premièrement, physique rapidement, émotionnelle ensuite.

Ses personnages, souvent sur les routes, semblent tous tendre vers quelque chose. Aucun ne semble rentrer, tous partent, en quête peut-être. L’artiste lui tend vers la collection, va vers l’archivage, de toutes ses images que l’on a au fond de notre boîte crânienne, mais dont on ne sait jamais vraiment l’origine : cinématographiques parfois, littéraires encore, rêveries sans doute.

Souvent horizontaux, ses formats sont comme la pellicule d’un film qui aurait été coupée pour n’en extraire qu’une image : des édifices, des lieux, des structures.. Et pourtant parfois, livrés verticalement, les paysages se dressent, s’imposent, et marquent une pause, un arrêt, dans le long road trip visuel qui défilait peu avant sous notre regard. François Trocquet est un artisan du souvenir, un collectionneur d’images, et un archiviste de la fugacité des moments.

Maxime Maillard

Oeuvre de François Trocquet
Oeuvre de François Trocquet

Texte de Patrick de Bayser

Il y eut certaines tentatives de recherche du temps perdu qui se proposaient, par la reconstitution précise et sublimée de certains moments privilégiés, de dévoiler une partie de la vérité. François Trocquet a l’honneur et l’humble culot des artistes partis sur ce chemin ardu avec, comme l’écrivain, le simple moyen du crayon.

Je voudrais saluer ici d’abord le courage de l’artiste, qui se rend compte un jour qu’il n’a plus rien à faire de bon là où il s’est installé et, tel un vagabond, s’en va explorer quelque terre inconnue. Cette simplicité, que d’autres appeleraient dénuement, est la marque de la plus grande noblesse, celle de l’ouvrier des cathédrales allant de chantier en chantier, celle du peintre de la Renaissance descendant du Nord vers le rêve de l’Italie, celle de l’artiste pour qui seule compte la recherche.

François Trocquet est un de ces bourlingueurs immobiles ; la vie portuaire lui permet d’appareiller tous les jours vers une destination nouvelle, qui bien sûr est toujours la même, mais sans cesse renouvelée. Ainsi vous présente-t-il aujourd’hui un mur d’images que votre regard va parcourir, englober, détailler et finalement percer, jusqu’à atteindre cet horizon merveilleux de la création.

200 dessins présentés bord à bord sur un mur de 8x12 mètres. Les chiffres sont comme des hiéroglyphes à déchiffrer. Un seul moyen d’expression : le crayon Bic noir glissant sur un papier crème, rectangulaire, cartonné et recouvert d’une mince pellicule celluloïd. 200 paysages regroupés en panorama, avec les séquences d’un diaporama ou d’un « story-board » surréaliste, dans un désordre savamment choisi. Un globe oculaire oscille sur ce damier, parfois en compagnie d’une sphère cousine, orpheline ou jumelle, dont la présence habite les paysages inanimés. La sphère, forme parfaite, devient ainsi l’œil de l’artiste glissant dans l’univers créé, souvent impassible et comme empli d’une sagesse détachée, mais parfois également sarcastique, blagueur, moqueur ou bienveillant. Le paysage tourne et défile sous des dizaines d’angles différents, délivrant à chaque fois une parcelle de sa véracité. Mais qu’est-ce donc que ce paysage multiple ?

Jamais le même, puisque le temps à chaque instant l’a modifié. Ce paysage n’existe pas, car son motif est purement imaginaire. Parfois des photographies ont servi de support à sa structure. Mais nous sommes ici dans la mouvance lointaine du paysage composé, hérité de Claude Gellée et Pierre Henri de Valenciennes. Des arbres inventés scandent l’espace, plantés dans une plaine rase, aussi impersonnelle et irréelle qu’un terrain de golf. Le ciel est un fond constamment vierge, sans intempéries, on pourrait presque dire sans climat si la végétation peignée ne suggérait pas une respiration tempérée. Car oui, rien n’est ici naturel, néanmoins ces paysages inventés sont habités de silences, uniquement troublés par le mouvement feutré des sphères. Des pierres semblent tombées comme des météorites dans ces champs lunaires . Ici, « un trou d’homme », grès percé d’une ouverture creusée manuellement dans un âge lointain, que l’on qualifiera de préhistorique ; l’œil, inquiet, s’interroge et ne voit pas un autre globe oculaire se tapir derrière la pierre sculptée afin de ne pas être aperçu. Sommes-nous donc les premiers explorateurs d’un terrain artistique vierge ? Il semble permis de douter. Plus loin, un tombeau suprématiste occupe la morne plaine de tout son poids bétonné, fermé sur lui-même. Ah, Malevitch ! Malheur à la prétention, car elle n’est que vanité sinistre. Mais déjà nous nous sommes éloignés dans le labyrinthe de l’œuvre et empruntons une autoroute surmontée de ponts. Les destinées se croisent et se superposent comme les idées qui traversent nos cerveaux. Ainsi, après le sculpteur du Néanderthal et Malevitch, voici des formes rectangulaires qui se dressent sur les bords des routes. Sont-ce des tableaux ou des panneaux publicitaires ? Mais nous passons trop vite pour comprendre ce qui s’y trame. Tout juste pourrait-on dire, en manière de commentaire dérisoire : signé Auchan. En fait, notre culture est une parodie, un concours de name-dropping, plus vide même qu’un rectangle de ces paysages de zone commerciale, que Trocquet nous montre en creux. « The end » proclame une inscription en bandeau sur le bord d’une route. Une perspective de route 66 se perdant dans le désert accompagne cette proclamation, où résonne encore à mes oreilles le souvenir des Doors. Jim Morrison est en fait Olivier Mosset ,c’est pas moi qui le dit, c’est François Trocquet. Il lui rend ici hommage ; si vous cherchez bien dans les recoins, vous trouverez aussi des références aux sombres perspectives de Spilliaert, une vanité dérivée de Philippe de Champaigne, des prolongations de Sima, voire même, pour choquer les purs avant-gardistes, l’esprit malin et insolite de Magritte. Les influences et les coïncidences se jouent allègrement du Temps. Il n’y a pas de fin de l’art, et la mise en perspective multiple de cette fin distanciée à l’anglaise poursuit indéfiniment l’interrogation. Les artistes ont encore du pain sur la planche.

La planche à dessin fut la planche de salut de François Troquet. Car un jour, il en eut assez de peindre. Pourquoi s’obstiner dans ce média, quand l’installation ou la vidéo occupent tout le paysage ? Instinctivement, il se replia donc sur le dessin, comme pour revenir aux origines de son besoin d’extérioriser sa vision artistique. Le crayon explore modestement, sans fin revient sur le métier, sans coût se disperse aux yeux du public. Le crayon est en fait une extension naturelle de l’artiste, et les intérieurs architecturaux dessinés pourraient être des paysages de son cerveau, de ses idées, de sa recherche. Contraste du noir et blanc, valeur, lumière, composition : hors la couleur, tout est contenu dans le dessin. Les intérieurs de Trocquet sont ceux d’un paysagiste architectural, digne continuateur de Piranese et Buren.

La somme de toutes ces interprétations prend sa source aux images, au mur du Micro Onde. A vous de vous y refléter, comme Narcisse se penchant sur l’onde.

Patrick de Bayser